L’effervescence et la politique culturelle : ou pourquoi investir dans une Capitale culturelle suisse, par Mathias Gautschi

La Chaux-de-Fonds est connue pour son activité culturelle « débordante », « foisonnante ». « Il s’y passe quelque chose ». Chaque fois que je parle de ma ville sur l’Arc lémanique, on relève immanquablement son effervescence culturelle et la chaleur humaine qui y règne. Et si quelqu’un est déjà venu, c’était probablement pour la Plage des Six Pompes.

Alors, si la culture vit grâce à aux acteurs culturels et aux sociétés locales, pourquoi faut-il que la Ville se mêle de payer pour encourager ces activités culturelles ?

C’est assez simple à expliquer et beaucoup plus difficile à mettre en œuvre : alors qu’une activité commerciale peut générer des gains de productivité avec de l’expérience, de nouvelles machines ou des découvertes scientifiques, et ainsi augmenter son bénéfice, les activités culturelles ne peuvent pas être remplacées par des machines. Ou alors au prix de la disparition de la diversité des propositions (par exemple, si la culture se résume à écouter de la musique en streaming, regarder des films en vidéo à la demande et jouer à des jeux vidéo de sport).

Donc monter une pièce de théâtre ou un film, écrire un morceau de musique et l’enregistrer, créer un tableau ou une sculpture, écrire un livre ou encore une chorégraphie, ça coûte du temps de création, de répétition, d’exécution, mais c’est RAREMENT RENTABLE.

En effet, les artistes qui nous procurent du plaisir, des émotions et même des relations humaines ne seront que rarement payés à la hauteur des heures durant lesquelles ils ont travaillé pour terminer créer et produire leur œuvre. Le coût de production d’un spectacle, d’un film ou d’une exposition dépasse de loin ce que les spectateur·trice·s sont prêts à dépenser / capables de dépenser.

 

Pourquoi la culture mérite-t-elle une pareille place dans un programme politique ?

De nombreuses recherches démontrent l’importance de la culture pour les personnes, les collectivités et l’économie :

  • Les individus profitent des possibilités de divertissement, de partage d’expériences, de contemplation, de plaisir, d’inspiration et de célébration inhérentes à la culture.
  • Les avantages sociaux englobent de meilleurs résultats scolaires, une qualité de vie accrue, davantage de bien-être, une cohésion sociale renforcée et des collectivités plus dynamiques.
  • Quant aux avantages économiques, la culture contribue à créer des d’emplois, à encourager le tourisme, à stimuler l’innovation. Les cantons qui ont mené des études de rentabilité rapportent des ratios de retour sur investissement de 3 à 4 francs pour un franc investi dans la culture.

 

C’est là que la politique culturelle d’une commune intervient.

En Suisse, la culture est une compétence cantonale et non fédérale (comme en France par exemple). C’est donc le canton qui détermine la politique culturelle (souvent, mais pas toujours, en lien avec les communes). Une collectivité publique choisit donc de mettre à la portée de tous et toutes des activités culturelles en subventionnant ces dernières :

  • en ouvrant des musées, des bibliothèques et des écoles d’art;
  • en subventionnant l’existence de théâtres, de salles de spectacles et de festivals;
  • en encourageant la création d’œuvres (picturales, musicales, théâtrales, chorégraphiques…) et en aidant leurs auteur·e·s à se faire connaître au-delà de la région ;
  • en soutenant l’existence de chœurs, d’ensemble musicaux, de compagnies de théâtre amateur ;
  • en créant des programmes d’aide, de médiation et des cartes de rabais pour permettre à la population d’accéder à l’offre culturelle.

La liste n’est pas exhaustive. Le Parti socialiste se bat en ville et dans le Canton pour que ces prestations soient maintenues, voire augmentées. Et ce, malgré des finances en mauvais état. Il y a une raison à cela : que tout le monde puisse bénéficier de prestations culturelles comme acteur·trice ou spectateur·trice à des coûts abordables.

 

Pourquoi se lancer dans un projet comme la Capitale culturelle suisse (CCS) en 2025 alors que les finances de la Ville et du Canton sont en mauvais état ? Ne serait-ce pas le rôle de Zürich ou de Lausanne ?

La relance par la culture est un point du programme politique du PS, et ce projet d’une année, qui s’apparenterait à une coupe du monde ou à des Jeux olympiques pour le sport, consiste à créer un appel d’air artistique, touristique et économique dans un endroit particulier ou même « exotique ». Selon les promoteurs de la CCS, La Chaux-de-Fonds est située à l’écart des grands centres urbains et pourrait jouer, l’espace d’une année, le rôle d’une capitale décentralisée de la culture en Suisse.

L’Union Européenne décrit ainsi le projet des Capitales européennes de la culture : « …il s’agit, pour les villes ainsi mises à l’honneur, de promouvoir leur patrimoine et leur dynamisme culturel à travers l’organisation de dizaines d’expositions, festivals et autres évènements, tout en bénéficiant d’une couverture médiatique non négligeable grâce à la labellisation… » (site touteleurope.eu, visité le 8.9.2020)

De là, les invité·e·s utiliseraient les infrastructures hôtelières, commerciales, touristiques et les transports publics et pourraient découvrir une région qu’ils ne connaissent pas.

 

Et après la Capitale culturelle ?

C’est ici que nous ne devons pas nous tromper sur l’effet dynamisant d’un tel évènement : vivre une année au rythme trépidant d’activités culturelles et humaines débordantes, ça sera ultra-motivant pour tous les participant·e·s et acteur·trices, mais pas suffisant pour donner à La Chaux-de-Fonds la relance économique et humaine dont elle a besoin.

C’est en profitant de rassembler les acteurs et actrices régionaux de tous bords en amont de ce projet, et en leur expliquant que la culture est un moteur, mais qu’il a besoin d’énergie pour fonctionner. En les faisant participer au projet selon leurs possibilités et en écoutant leurs envies !

Mais plus qu’un feu d’artifice, si nous voulons maintenir un écosystème culturel vivant à long terme dans notre région (qui dépasse les frontières cantonales, nationales et psychologiques), c’est d’une vraie politique culturelle que nous avons besoin avec des ambitions, des objectifs dans le temps et la création de vocations !

Tout cela demandera des moyens, mais la relance par la culture est à ce prix : une vie culturelle riche et surtout DIVERSIFIÉE est aussi fortement génératrice de retombées économiques que l’horlogerie ou l’industrie. Et si elle manque de moyens financiers, la Ville peut aussi se distinguer par son offre de conseils, de locaux, de matériel de manifestations, d’espaces de jeu et des services de ses employés.

Quel qu’en soit le montant, le bénéfice des activités culturelles doit être considéré ! Non seulement en termes financiers ou économiques, mais également en termes humains et sociaux. La culture, ce sont nos traditions, notre vivre-ensemble, notre héritage commun… une sorte de bonheur intérieur brut (BIB), dont on connaît bien les vertus dans notre région de l’Arc jurassien. Une région vivante et chaleureuse GRÂCE à son activité culturelle.

 A l’heure où la Loi cantonale sur l’encouragement des activités culturelles est en révision, et que le Conseil d’Etat manque d’ambitions pour créer une politique culturelle engagée, il est déterminant que tous et toutes, citoyen·nes, élu·es, acteur·trices culturel·les montrent qu’ils/elles sont attaché·es à sortir la Chaux-de-Fonds et sa région de l’ornière, en la relançant par la culture !

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